Le droit du travail français traverse une période de transformation profonde sur la question des congés payés. Sous l’impulsion du droit européen et d’une jurisprudence de la Cour de cassation particulièrement active, les règles encadrant le report et la prescription des congés payés ont été profondément remaniées. Pour les employeurs comme pour les salariés, comprendre ces évolutions n’est plus une option : c’est une nécessité juridique et pratique, dont les conséquences peuvent être considérables en cas de méconnaissance.
Table des matières
Comprendre le report des congés payés en cas d’arrêt maladie
Le principe général du droit à congé
Le droit aux congés payés est un droit fondamental du salarié, garanti par le code du travail. En principe, les congés acquis au cours d’une période de référence doivent être pris durant la période de prise de congés fixée par l’employeur ou la convention collective. Mais que se passe-t-il lorsque le salarié est absent pour raison de santé ? C’est précisément là que la notion de report des congés payés prend toute son importance.
L’arrêt maladie comme obstacle à la prise de congés
Lorsqu’un salarié est en arrêt maladie, il ne peut pas, par définition, prendre ses congés payés. Pendant longtemps, le droit français ne prévoyait pas de mécanisme automatique permettant de reporter ces congés non pris. Cette lacune a été comblée progressivement, sous la pression du droit européen, qui reconnaît le droit au report comme une composante essentielle de la protection des travailleurs.
- Le salarié en arrêt pour maladie ordinaire bénéficie désormais du report de ses congés non pris.
- Le salarié victime d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle bénéficie des mêmes garanties.
- Le report s’applique même si l’arrêt de travail coïncide avec la période légale de prise des congés.
Un droit confirmé par la jurisprudence
Les arrêts rendus par la Cour de cassation le 13 septembre 2023 ont constitué un tournant majeur. Ils ont consacré le principe selon lequel tout salarié en arrêt de travail continue d’acquérir des droits à congés payés, quelle que soit la nature de cet arrêt. Cette position, alignée sur la directive européenne de 2003, a depuis été intégrée dans la législation nationale par la loi du 10 avril 2024.
Ces clarifications jurisprudentielles ouvrent la voie à une réflexion plus large sur le cadre juridique qui organise ce droit au report, avec des règles précises que tout acteur de la relation de travail doit maîtriser.
Le cadre juridique du report des congés payés
Les textes de référence
Le report des congés payés s’inscrit dans un corpus juridique à plusieurs niveaux. Le code du travail constitue la base nationale, mais il doit désormais être lu à la lumière de la directive européenne 2003/88/CE relative à l’aménagement du temps de travail, qui garantit à tout travailleur un congé annuel payé d’au moins quatre semaines.
- Le code du travail fixe la durée minimale des congés payés et les modalités de leur prise.
- La directive européenne de 2003 impose des standards minimaux de protection que le droit national ne peut pas contourner.
- La loi du 10 avril 2024 a mis le droit français en conformité avec ces exigences européennes.
La primauté du droit européen affirmée par la Cour de cassation
La Cour de cassation a franchi un pas décisif en imposant, pour la première fois, l’application directe du droit européen face aux insuffisances du droit national. Cette démarche, amorcée dès septembre 2021 et mars 2022, a été confirmée par les arrêts du 13 septembre 2023. Elle signifie concrètement que les juges français peuvent écarter une disposition nationale contraire au droit européen, même en l’absence de réforme législative.
La loi du 10 avril 2024 : une mise en conformité attendue
La loi adoptée le 10 avril 2024 a officiellement aligné le droit français sur les standards européens. Elle a notamment consacré le droit à l’acquisition de congés payés pendant les arrêts maladie, tout en encadrant les modalités de report et de prescription. Cette réforme met fin à une période d’insécurité juridique qui pesait sur les relations de travail.
Ce cadre juridique rénové appelle à examiner de plus près les exceptions qui permettent concrètement le report des congés, notamment dans les situations d’arrêt maladie prolongé.
Les exceptions : arrêt maladie et périodes de report
Quand le report devient un droit
Le report des congés payés n’est pas automatique dans toutes les situations. Il intervient comme une exception au principe de prise des congés sur la période définie par l’employeur. Cette exception est activée lorsque le salarié n’a pas pu prendre ses congés en raison d’une absence pour raison de santé.
- Arrêt pour maladie ordinaire : le salarié peut reporter ses congés non pris.
- Accident du travail ou maladie professionnelle : le report est garanti sans condition de durée d’arrêt.
- Congé maternité ou paternité : des règles spécifiques s’appliquent également.
Le délai de report de 15 mois
La loi du 10 avril 2024 a introduit un délai de report clairement défini : le salarié dispose désormais de 15 mois pour utiliser ses congés payés reportés, à compter de la date à laquelle l’employeur l’a informé de ses droits après sa reprise de travail. Ce délai constitue une avancée notable, car il offre une visibilité aux deux parties.
L’obligation d’information de l’employeur
L’employeur doit informer le salarié de ses droits à congés reportés dans un délai d’un mois suivant la reprise du travail. Cette information doit être transmise par un moyen permettant d’en attester la date de réception : courrier recommandé, message électronique avec accusé de réception, ou tout autre support traçable. Sans cette information, le délai de 15 mois ne commence pas à courir.
Ces mécanismes d’exception ont des répercussions directes sur la gestion quotidienne des congés au sein des entreprises, ce qui mérite une attention particulière de la part des services des ressources humaines.
Effets pratiques du report sur la gestion des congés

Un impact sur le compteur de congés
Le report des congés payés non pris génère une accumulation de droits qui peut rapidement devenir significative, notamment en cas d’arrêt prolongé. Pour les services RH, cela implique une gestion rigoureuse des compteurs individuels et une anticipation des périodes de prise de congés au retour du salarié.
| Situation | Acquisition pendant l’arrêt | Délai de report |
|---|---|---|
| Maladie ordinaire | Oui (depuis la loi de 2024) | 15 mois après information de l’employeur |
| Accident du travail | Oui | 15 mois après information de l’employeur |
| Maladie professionnelle | Oui | 15 mois après information de l’employeur |
Les risques d’une mauvaise gestion
Une gestion défaillante des congés reportés expose l’employeur à des risques juridiques et financiers. Si le salarié n’est pas informé de ses droits dans les délais requis, les congés non pris peuvent devenir imprescriptibles, ce qui signifie que le salarié pourra en réclamer le paiement même plusieurs années après leur acquisition. Ce risque est particulièrement sensible pour les entreprises qui n’ont pas mis en place de procédures formalisées.
Bonnes pratiques pour les employeurs
Pour limiter les risques, plusieurs mesures concrètes s’imposent aux employeurs :
- Mettre en place un suivi individualisé des compteurs de congés, intégrant les périodes d’absence pour maladie.
- Systématiser l’envoi d’un courrier ou d’un message électronique au salarié dès sa reprise de travail, mentionnant ses droits à congés reportés.
- Conserver une trace datée de toutes les communications relatives aux congés payés.
- Former les équipes RH aux nouvelles règles issues de la loi du 10 avril 2024.
La gestion pratique des congés reportés est indissociable de la question de leur prescription, qui obéit désormais à des règles précises dont la méconnaissance peut coûter cher.
La prescription des congés payés : précisions légales
Le principe de prescription et son application aux congés
La prescription est le mécanisme juridique par lequel un droit s’éteint faute d’avoir été exercé dans un délai déterminé. Appliquée aux congés payés, elle signifie qu’un salarié qui n’a pas pris ses congés dans le délai légal perd, en principe, le droit de les réclamer. Mais ce principe connaît des aménagements importants, notamment lorsque l’employeur n’a pas rempli ses obligations d’information.
Le point de départ du délai de prescription
L’arrêt de la Cour de cassation du 13 septembre 2023 (Cass. Soc., n°22-10.529) a apporté une précision fondamentale : le délai de prescription ne commence à courir qu’à l’expiration de la période légale durant laquelle les congés auraient pu être pris. Autrement dit, si l’employeur n’a pas mis le salarié en mesure de prendre ses congés, la prescription est suspendue.
La condition d’information préalable
La prescription des congés payés est désormais conditionnée à l’obligation d’information de l’employeur. Tant que ce dernier n’a pas fourni au salarié les informations nécessaires sur ses droits à congés, le délai de prescription ne peut pas commencer à courir. Cette règle place l’employeur dans une position de responsabilité accrue et renforce la protection du salarié.
| Condition | Effet sur la prescription |
|---|---|
| Employeur a informé le salarié | Le délai de prescription commence à courir |
| Employeur n’a pas informé le salarié | La prescription est suspendue |
| Salarié en arrêt maladie | Le délai ne court pas pendant l’arrêt |
Cette architecture juridique autour de la prescription est le fruit d’une évolution jurisprudentielle continue, dont les derniers développements méritent d’être examinés en détail.
L’influence de la jurisprudence récente sur les congés payés
Les arrêts fondateurs de septembre 2021 et mars 2022
Avant les décisions de 2023, la Cour de cassation avait déjà amorcé un rapprochement avec le droit européen. En septembre 2021 puis en mars 2022, elle avait suggéré que le droit français devait évoluer pour se conformer aux standards de la directive de 2003. Ces arrêts avaient semé le doute sur la validité de certaines pratiques nationales, sans pour autant trancher définitivement.
Le tournant du 13 septembre 2023
Les arrêts du 13 septembre 2023 ont constitué une rupture nette. Pour la première fois, la Cour de cassation a imposé l’application directe du droit européen en matière de congés payés, sans attendre une réforme législative. Elle a ainsi reconnu que le salarié en arrêt maladie acquiert des droits à congés payés, y compris lorsque cet arrêt coïncide avec la période légale de prise des congés.
- Arrêt n°22-10.529 : précisions sur le point de départ du délai de prescription.
- Consécration du droit à l’acquisition de congés pendant les arrêts maladie.
- Application directe de la directive européenne de 2003 par les juridictions françaises.
La loi du 10 avril 2024 : une codification de la jurisprudence
La loi du 10 avril 2024 n’a pas innové ex nihilo : elle a largement codifié les solutions dégagées par la jurisprudence. En intégrant dans le code du travail les principes posés par la Cour de cassation, le législateur a mis fin à l’insécurité juridique tout en pérennisant les acquis jurisprudentiels. Cette articulation entre jurisprudence et loi est caractéristique du droit du travail contemporain, où les juges jouent souvent un rôle de précurseur.
Ces évolutions jurisprudentielles et législatives soulèvent une question pratique essentielle : dans quels délais le salarié peut-il agir pour faire valoir ses droits à congés payés ?
Délai pour agir : que dit la loi ?
Le délai de prescription de droit commun
En matière de congés payés, le délai de prescription applicable est celui prévu par le code du travail pour les créances salariales, soit trois ans à compter du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant d’exercer son action. Ce délai s’applique aux demandes de paiement des congés non pris.
Les conditions de déclenchement du délai
Comme précisé par la jurisprudence du 13 septembre 2023, ce délai ne commence à courir que si deux conditions sont réunies :
- L’employeur a mis le salarié en mesure de prendre ses congés.
- L’employeur a informé le salarié de ses droits, notamment après une reprise de travail suivant un arrêt maladie.
En l’absence de l’une ou l’autre de ces conditions, le délai de prescription est suspendu, ce qui peut conduire à l’accumulation de droits sur plusieurs années.
Le délai spécifique de 15 mois pour le report
Le délai de 15 mois introduit par la loi du 10 avril 2024 est distinct du délai de prescription de trois ans. Il s’agit d’un délai de report, c’est-à-dire de la période pendant laquelle le salarié peut effectivement prendre ses congés reportés. Ce délai commence à courir à partir du moment où l’employeur a informé le salarié de ses droits, dans le mois suivant la reprise du travail.
| Type de délai | Durée | Point de départ |
|---|---|---|
| Délai de report des congés | 15 mois | Information par l’employeur après reprise |
| Délai de prescription de l’action | 3 ans | Connaissance des faits par le salarié |
Ces délais ont des conséquences directes et concrètes pour les deux parties à la relation de travail, qu’il convient d’examiner avec précision.
Conséquences pour les employeurs et les salariés

Les obligations renforcées des employeurs
Les évolutions juridiques récentes ont considérablement alourdi les obligations des employeurs en matière de gestion des congés payés. La responsabilité de l’information repose désormais entièrement sur eux, et le non-respect de cette obligation peut avoir des conséquences financières importantes.
- Obligation d’informer le salarié de ses droits à congés reportés dans le mois suivant la reprise de travail.
- Obligation d’utiliser un moyen de communication permettant d’attester la date de réception.
- Risque de voir les congés non prescrits s’accumuler en cas de défaut d’information.
- Risque de condamnation au paiement d’une indemnité compensatrice de congés payés lors de la rupture du contrat.
Les droits renforcés des salariés
Pour les salariés, ces évolutions représentent une avancée significative dans la protection de leurs droits. Le salarié en arrêt maladie n’est plus pénalisé par son absence : il continue d’acquérir des droits à congés et bénéficie d’un délai de report suffisant pour les exercer à son retour.
- Acquisition de congés payés pendant toute la durée de l’arrêt maladie.
- Droit au report des congés non pris pendant l’arrêt, avec un délai de 15 mois.
- Protection contre la prescription tant que l’employeur n’a pas rempli son obligation d’information.
- Possibilité d’agir en justice dans un délai de trois ans pour réclamer des congés non payés.
Un équilibre à trouver dans la pratique
Si ces règles protègent efficacement les salariés, elles imposent aux employeurs une rigueur administrative accrue. La clé réside dans la communication proactive et traçable entre l’employeur et le salarié. Les entreprises qui anticipent ces obligations et mettent en place des procédures claires limitent considérablement leur exposition aux risques juridiques et financiers.
Le droit aux congés payés en France a profondément évolué sous l’effet conjugué de la jurisprudence de la Cour de cassation et de la mise en conformité avec le droit européen. Le salarié en arrêt maladie acquiert désormais des droits à congés, bénéficie d’un délai de report de 15 mois et est protégé contre la prescription tant que l’employeur n’a pas rempli son obligation d’information. Pour les employeurs, ces règles imposent une gestion rigoureuse et une communication formalisée, sous peine de voir s’accumuler des droits potentiellement imprescriptibles. La loi du 10 avril 2024 a stabilisé ce cadre, mais sa bonne application reste un enjeu quotidien pour toutes les entreprises.






