La délégation de service public constitue l’un des outils les plus utilisés par les collectivités territoriales pour organiser la gestion de leurs services essentiels. Eau potable, assainissement, transport urbain, stationnement : autant de domaines où l’externalisation vers un opérateur privé répond à des impératifs à la fois économiques et techniques. Au cœur de ce dispositif se trouve un mécanisme financier précis, la redevance d’affermage, dont la compréhension est indispensable pour quiconque intervient dans la gestion publique locale. Ce mécanisme soulève des questions fiscales, contractuelles et juridiques que collectivités et délégataires doivent maîtriser pour éviter des litiges coûteux.
Table des matières
Comprendre la délégation de service public
Définition et périmètre de la DSP
La délégation de service public (DSP) est un contrat par lequel une personne morale de droit public confie la gestion d’un service public dont elle a la responsabilité à un opérateur public ou privé. Ce délégataire est rémunéré substantiellement par les résultats de l’exploitation du service, ce qui le distingue fondamentalement d’un simple prestataire de services. La collectivité reste propriétaire des infrastructures et conserve un droit de contrôle permanent sur l’exécution du contrat.
Les grandes familles de services concernés
Le recours à la DSP concerne des secteurs variés, souvent liés aux besoins quotidiens des usagers. Parmi les domaines les plus fréquemment délégués, on trouve :
- la distribution d’eau potable et l’assainissement
- la collecte et le traitement des déchets ménagers
- les transports urbains de voyageurs
- la gestion des parcs de stationnement
- les équipements sportifs et culturels (piscines, théâtres)
Les acteurs en présence
Trois acteurs principaux structurent toute DSP : la collectivité délégante, qui fixe les objectifs et contrôle l’exécution ; le délégataire, qui exploite le service à ses risques et périls ; et l’usager, bénéficiaire final du service. La relation entre ces trois parties est encadrée par le contrat de délégation, dont les clauses définissent précisément les droits et obligations de chacun.
La DSP recouvre plusieurs formes contractuelles aux mécanismes distincts, dont l’affermage, qui mérite une attention particulière en raison de sa spécificité financière.
Qu’est-ce que l’affermage ?

Le principe fondamental du contrat d’affermage
L’affermage est une forme de délégation de service public dans laquelle la collectivité met à disposition du délégataire — appelé le fermier — des infrastructures existantes qu’elle a financées et construites. En contrepartie de cette mise à disposition, le fermier verse à la collectivité une redevance d’affermage. Il exploite le service à ses risques et périls, perçoit directement les recettes auprès des usagers et assume les dépenses d’exploitation courante.
Ce que supporte le fermier
Contrairement à un concessionnaire qui finance lui-même les ouvrages, le fermier prend en charge :
- les dépenses de fonctionnement et d’entretien courant des installations
- le renouvellement des équipements de faible valeur ou à courte durée de vie
- le risque commercial lié aux variations de la demande
- le versement régulier de la redevance à la collectivité, quelles que soient les recettes perçues
La durée et la fin du contrat
Les contrats d’affermage ont une durée déterminée, généralement comprise entre dix et vingt ans selon la nature du service. À l’échéance du contrat, les biens mis à disposition par la collectivité lui sont restitués. Le fermier doit alors rendre les ouvrages dans un état conforme aux stipulations contractuelles. Cette restitution emporte des conséquences fiscales importantes, notamment sur la TVA déduite au cours de l’exécution du contrat.
Pour bien saisir la spécificité de l’affermage, il est utile de le comparer à l’autre grande forme de DSP que constitue la concession.
Différences entre affermage et concession
Qui finance les infrastructures ?
La distinction la plus structurante entre affermage et concession tient au financement des ouvrages. Dans la concession, c’est le concessionnaire qui construit et finance les infrastructures nécessaires à l’exploitation du service. Il les amortit sur la durée du contrat via les recettes perçues. Dans l’affermage, la collectivité a déjà réalisé les investissements et les met à disposition du fermier moyennant redevance.
Tableau comparatif des deux mécanismes
| Critère | Affermage | Concession |
|---|---|---|
| Financement des ouvrages | Collectivité | Délégataire (concessionnaire) |
| Propriété des infrastructures | Collectivité | Collectivité (en fin de contrat) |
| Redevance versée à la collectivité | Oui (redevance d’affermage) | Non (ou redevance domaniale) |
| Risque d’exploitation | Fermier | Concessionnaire |
| Durée typique | 10 à 20 ans | 20 à 30 ans |
Les implications pratiques pour les collectivités
Le choix entre affermage et concession dépend de la situation patrimoniale de la collectivité et de sa capacité à financer les investissements initiaux. L’affermage est souvent privilégié lorsque les infrastructures existent déjà et sont en bon état. Il permet à la collectivité de valoriser son patrimoine tout en transférant le risque d’exploitation à un opérateur spécialisé. La concession, en revanche, est adaptée aux situations où la collectivité ne dispose pas des fonds nécessaires pour construire les ouvrages.
Une fois la nature du contrat établie, c’est le fonctionnement concret de la redevance d’affermage qui détermine l’équilibre économique du dispositif.
Fonctionnement de la redevance d’affermage
Calcul et structure de la redevance
La redevance d’affermage est calculée de façon à permettre à la collectivité de récupérer tout ou partie de l’amortissement des investissements qu’elle a réalisés. Elle est généralement indexée sur un indice économique (coût de la construction, indice des prix) afin de préserver sa valeur réelle sur la durée du contrat. Son montant peut être fixe, variable ou mixte, selon les clauses négociées entre les parties.
La question de l’assujettissement à la TVA
La mise à disposition d’infrastructures contre redevance est soumise à la taxe sur la valeur ajoutée. Depuis le 1er janvier 2014, les collectivités qui perçoivent une redevance d’affermage sont assujetties à la TVA sur cette redevance. Cette règle connaît toutefois une exception : si la mise à disposition est gratuite ou si la redevance est manifestement insuffisante au regard de la valeur des biens mis à disposition, la collectivité n’est pas assujettie à la TVA.
Le transfert de TVA au délégataire
Lorsque la collectivité n’est pas assujettie à la TVA, elle ne peut pas récupérer la TVA qu’elle a payée sur ses investissements. Le Code Général des Impôts (CGI) prévoit alors une procédure de transfert permettant au délégataire de récupérer, à sa place, la TVA grevant les ouvrages mis à sa disposition. Ce mécanisme de transfert est soumis à des conditions strictes et nécessite une formalisation précise dans le contrat.
La restitution de TVA en fin de contrat
À la restitution des biens à la collectivité, le fermier peut être tenu de reverser une fraction de la TVA qu’il a déduite, notamment sur les travaux d’entretien immobilisés réalisés en cours de contrat. Ce mécanisme de régularisation vise à éviter que le délégataire bénéficie d’un avantage fiscal indu sur des investissements dont la collectivité récupère la propriété.
Ces mécanismes financiers ne peuvent être compris indépendamment du rôle que jouent les collectivités dans la structuration et le suivi des DSP.
Rôle des collectivités dans les DSP
La collectivité, autorité organisatrice
La collectivité délégante n’est pas un simple bailleur d’infrastructures. Elle est avant tout une autorité organisatrice qui définit les objectifs du service public, fixe les conditions de son exécution et s’assure du respect des engagements contractuels. À ce titre, elle dispose de pouvoirs de contrôle, de modification unilatérale et, dans certains cas, de résiliation du contrat.
Les obligations de contrôle et de suivi
Tout au long de l’exécution du contrat, la collectivité doit exercer un contrôle effectif sur le délégataire. Ce contrôle porte notamment sur :
- la qualité du service rendu aux usagers
- le respect des investissements de renouvellement prévus au contrat
- la sincérité des comptes rendus financiers annuels
- le niveau de la redevance et ses éventuelles révisions
La résiliation du contrat et ses conséquences
La collectivité dispose du pouvoir de résilier le contrat de délégation, mais ce pouvoir n’est pas discrétionnaire. Un jugement du 29 avril 1987 illustre les risques juridiques d’une résiliation mal fondée : une collectivité avait mis fin à un contrat d’affermage en invoquant une durée jugée excessive. Le tribunal a infirmé ce motif, ouvrant la voie à une action en réparation du préjudice subi par le délégataire du fait de cette résiliation illégale. Cet exemple souligne l’importance d’un fondement juridique solide avant toute décision de résiliation.
Au-delà des aspects institutionnels, c’est la dimension économique de l’affermage qui conditionne l’attractivité de ce modèle pour les opérateurs privés.
Les enjeux économiques de l’affermage
L’équilibre financier du contrat
L’affermage repose sur un équilibre économique délicat. Le fermier doit dégager des recettes suffisantes pour couvrir ses charges d’exploitation, financer les travaux de renouvellement à sa charge et verser la redevance à la collectivité. Cet équilibre est d’autant plus fragile que les recettes dépendent directement de la consommation des usagers, soumise à des aléas conjoncturels et comportementaux.
Le risque d’exploitation, clé de la qualification
Le transfert du risque d’exploitation au fermier est un critère juridique déterminant pour qualifier un contrat de DSP. Si le délégataire est trop protégé contre les pertes (par exemple via des garanties de recettes), le contrat risque d’être requalifié en marché public, avec des conséquences importantes sur les procédures de passation et les règles applicables.
Impact sur les finances locales
Pour la collectivité, la redevance d’affermage constitue une ressource budgétaire permettant de financer l’entretien et le renouvellement de son patrimoine. Elle réduit le recours à l’emprunt ou à la fiscalité locale pour financer les investissements liés au service délégué. Ce flux financier doit cependant être correctement évalué dès la conception du contrat pour éviter un sous-financement chronique des infrastructures.
Ces enjeux économiques s’inscrivent dans un cadre légal précis, dont la connaissance est indispensable pour sécuriser les contrats d’affermage.
Cadre légal et réglementaire des DSP d’affermage
Les textes fondateurs
Le cadre juridique des DSP, et donc de l’affermage, a été profondément restructuré par l’ordonnance n° 2016-65 du 29 janvier 2016 relative aux contrats de concession, complétée par le décret n° 2016-86 du 1er février 2016. Ces textes transposent en droit français une directive européenne et définissent les règles de passation, d’exécution et de contrôle des contrats de concession, catégorie dans laquelle s’inscrit l’affermage.
Les règles de passation
La passation d’un contrat d’affermage est soumise à des obligations de publicité et de mise en concurrence, dont l’intensité varie selon le montant estimé du contrat. Les principales étapes sont :
- la publication d’un avis de concession
- la sélection des candidats sur la base de critères objectifs
- la négociation avec les candidats admis
- le choix de l’offre économiquement la plus avantageuse
Les obligations fiscales issues du CGI
Le Code Général des Impôts encadre précisément les obligations fiscales des parties au contrat d’affermage. L’assujettissement à la TVA de la redevance, les conditions du transfert de TVA au délégataire et les règles de régularisation en fin de contrat sont autant de dispositions que collectivités et fermiers doivent maîtriser pour éviter des redressements fiscaux. Le respect de ces règles suppose une rédaction contractuelle rigoureuse et un suivi comptable attentif.
Pour ancrer ces règles dans la réalité, l’examen de situations concrètes permet d’en mesurer toute la portée pratique.
Études de cas sur la redevance d’affermage

L’affermage dans le secteur de l’eau potable
Le service de distribution d’eau potable est historiquement le terrain d’élection de l’affermage en France. Une collectivité ayant construit son réseau de distribution confie son exploitation à un opérateur spécialisé. Celui-ci perçoit les abonnements et la consommation des usagers, assure l’entretien du réseau et verse à la collectivité une redevance calculée sur la base du volume d’eau distribué. Ce modèle permet à la collectivité de valoriser son patrimoine hydraulique tout en bénéficiant du savoir-faire technique d’un opérateur professionnel.
La résiliation anticipée : un cas jurisprudentiel emblématique
Le jugement du 29 avril 1987 reste une référence en matière de résiliation de contrat d’affermage. Une collectivité avait décidé de mettre fin à un contrat en arguant que sa durée était excessive au regard des règles applicables. Le tribunal administratif a rejeté ce motif, estimant que la durée du contrat avait été librement acceptée lors de sa conclusion. La société délégataire a pu obtenir réparation pour le préjudice commercial et financier subi du fait de cette résiliation illégale, illustrant le risque juridique et financier que fait peser une résiliation mal fondée sur les finances publiques locales.
La question de la redevance insuffisante
Certaines collectivités ont été tentées de fixer une redevance d’affermage symboliquement basse, voire nulle, pour alléger la charge financière du délégataire et favoriser ainsi l’attractivité du contrat. Cette pratique présente un double risque :
- la perte de l’assujettissement à la TVA pour la collectivité, avec l’impossibilité de récupérer la TVA sur ses investissements
- la requalification possible du contrat par le juge ou l’administration fiscale, entraînant des conséquences juridiques et financières significatives
La fixation du niveau de la redevance doit donc résulter d’une analyse économique sérieuse, documentée et justifiée dans les pièces contractuelles.
La délégation de service public par voie d’affermage est un dispositif juridique et financier sophistiqué, dont la maîtrise conditionne la réussite des partenariats entre collectivités et opérateurs privés. La redevance d’affermage n’est pas une simple contrepartie comptable : elle est le reflet de l’équilibre économique du contrat, de la valorisation du patrimoine public et des obligations fiscales des parties. La rigueur dans la conception du contrat, le respect du cadre légal issu des textes de 2016 et la vigilance dans le suivi de l’exécution sont les conditions sine qua non d’une DSP réussie, protectrice des deniers publics et des droits des délégataires.






